Sony, la suprématie totale

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C’est fini. Nintendo aura préservé le suspense du mieux possible. Le monde aura retenu son souffle durant des mois, mais maintenant les cartes sont sur la table. Il n’y a plus d’inconnue, il n’y a plus de doute sur la situation mondiale du jeu vidéo : Sony est aujourd’hui la seule superpuissance vidéoludique. La Nintendo Switch est faible, son line-up est famélique et ses alliés annoncent leur soutien du bout des lèvres. Comment en est-on arrivé là, et où va-t-on?

Pour cela, faisons d’abord un tour du côté du Famitsu et son top 100, tout frais de l’édition de cette semaine. Comment la Nintendo Switch apparaît-elle si mal en point au moment de sortir, alors que le sacro-saint top 10 indique que le Japon lui appartient? C’est très simple : les éditeurs, à l’inverse des journalistes, regardent un peu plus loin que les top 10. Faisons donc comme eux et compilons les données jusqu’au rang 50 (49 en fait), pour avoir la même vision qu’eux. Comme d’habitude, les sources sont GAF, Dengeki et le thread démat de VGChartz.

La première chose à remarquer, après la large (mais méritée) domination de l’excellent Pokemon Sun&Moon, est que Sony est maintenant majoritaire dans ce top 50 (49) cumulé : 29 jeux PSV/PS3/PS4 contre 20 sur 3DS/WiiU. Si l’on regarde plus en détail, on voit aussi que 9 des 20 jeux sur consoles Nintendo sont de Nintendo lui-même, contre un seul (Uncharted 4) dans l’écosystème Sony. Les éditeurs tiers ont donc nettement plus d’opportunités de business sur PS4 et PSVita (j’évacue la PS3 car la transition est presque terminée). Autre paramètre qui prend de l’importance : le taux d’achat dématérialisé est nettement plus important chez Playstation, où l’on est souvent proche ou au-dessus des 10% (22% pour The Division!). Le dématérialisé diminue les coûts variables et fait progresser la marge : les éditeurs adorent ça.

Les éditeurs japonais ont donc appris à se méfier du public 3DS/WiiU, largement friands de titres grand public, ce qui n’est pas forcément la spécialité des sociétés tierces. Beaucoup des titres les plus vendus sur 3DS/WiiU sont à destination des plus jeunes (certes parfois aussi aux plus âgés, car là encore Pokemon Sun&Moon vient à l’esprit), donc les tiers japonais vont naturellement préférer un public voué corps et âme au core gaming. Meilleure preuve de cela : Level-5, un des grands gagnants sur 3DS avec Yôkai Watch, s’est bien gardé d’annoncer ce matin Ni no Kuni Revenant Kingdom pour Nintendo Switch. Pour l’anectode, on constate également que Dragon Quest Heroes II et Dragon Quest Builders surpassent tous deux Dragon Quest Monster Joker 3 : les consoles Nintendo ne sont plus la plate-forme naturelle de la série.

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Que se passe-t-il donc ce matin? Tout le monde attend de Nintendo qu’il revienne dans la cour des «grands» avec des exclusivités qui en jettent. C’est tout l’inverse qui s’est produit. Les gros jeux sont repoussés à trop loin : pas date pour Xenoblade 2 (ci-dessus, très bon character design cette fois) ou Fire Emblem Warriors. Rien ou presque à se mettre sous la dent concernant ces jeux qui sont assurément des system-sellers : c’est la douche froide. Le line-up est en-dessous de tout : au lancement Japonais, seuls Zelda Breath of the Wild et 1,2 Switch, party game indigent rappelant l’immonde Wii Sports, sont des nouveaux jeux. Tout le reste est composé de portages de titres PSVita et PS4. Nintendo n’a plus l’initiative, il est obligé de subir, et comment…

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La séquence «éditeurs tiers» de la conférence est absolument glaçante. Atlus mentionne un nouveau projet Shin Megami Tensei pour la Switch, mais s’empresse de confirmer un jeu 3DS, juste au cas où… Conséquemment, le très alléchant Project ReFantasy (ci-dessus) est de facto pour PS4. Beaucoup se demandaient ce que Nippon Ichi Software (dont les clients sont depuis des années exclusivement des joueurs Playstation) pouvait bien faire sur Switch, sur quoi l’éditeur répondait que son engagement sur Switch était «sérieux». Résultat, l’éditeur annonce ce maintenant le portage de Disgaea 5, sont plus gros échec commercial depuis des années, sur Switch. Celle-ci n’aura en revanche pas les honneurs de Exile Election, son tout dernier titre à venir sur PS4 et PSVita, pas plus que du jeu concerné par le récent site teaser. Loin d’être sérieux dans son soutien pour la Switch, l’éditeur de niche se fout sérieusement de la gueule de Nintendo.

SquareEnix est plus prolifique, car Dragon Quest XI Switch est rappelé à la mémoire du public. Sans oublier le portage des deux Dragon Quest Heroes, mais ceux-ci ont déjà fait le bonheur des centaines de milliers de japonais. Arrive alors Octopath Traveler, un JRPG en 2D à la manière de Grand Kingdom, par les créateurs de Bravely Default (ce qui confirme le décès clinique de cette licence transformé en jeu smartphone). Problème, à aucun moment Octopath Traveler n’est dit être exclusif. Une version PS4 ou PSVita est très possible. Aucun autre JRPG ne sera abordé, et franchement, comment pourrait-il en être autrement? Dans le top 50, des JRPGs majeurs de la 3DS (Shin Megami Tensei 4 Final, Etrian Odyssey V) sont battus même par le décevant Star Ocean 5 ou le très discret World of Final Fantasy. Les grands noms du JRPG marchent mieux sur consoles Sony, et cette année 2016 l’a démontré : Persona 5 bat le record de la série et Tales of Berseria explose les deux jeux 3DS sus-cités. Le titre de Namco finit non loin des ventes totales de Tales of Zestiria, loin d’être une bomba comme certains éditorialistes haineux (qui doivent beaucoup moins rigoler aujourd’hui) l’écrivaient cet été.

Mais l’instant le plus embarrassant reste bien l’arrivée de Toshihiro Nagoshi sur scène. Le producteur des jeux Yakuza arrive devant le public, prononce quelques mots gentils à l’endroit de la Nintendo Switch et, sûrement trop occupé à gérer le succès de Yakuza 6 en Asiele succès de Yakuza 6 en Asie, repart aussitôt. A aucun moment il ne dit développer un jeu pour la Switch, ahurissant. Ce n’est pas Suda 51 qui relèvera le niveau, le créateur de Let it Die entre dans un monologue sans queue ni tête avant de montrer un bête artwork de No More Heroes. Là encore plane l’impression que rien n’est prêt, voire que rien n’est vraiment décidé pour la Switch. Capcom, fidèle parmi les fidèles, est totalement absent : on se demande bien ce qui passe avec Monster Hunter 5 et Great Ace Attorney 2, et si la Switch les aura un jour. Koei Tecmo, hormis sa participation bienvenue pour Fire Emblem Warriors, annonce Nobunaga’s Ambition Power up kit et Romance of the 3 Kingdoms Power up kit pour la Switch, mais les Ni-Ô, Dynasty Warriors 9, Blue Reflection ou Nights of Azure 2 restent des exclus Playstation. Nintendo devra se contenter d’un tout petit «kit» de bienvenue… L’extrême réserve des tiers japonais est catatrophique : telle qu’elle est aujourd’hui, la Switch ne prendrait même pas un client à la PSVita.

Reste la question de l’occident, mais celle-ci est vite réglée. Bethesda confirme Skyrim Switch, sans que celui-ci soit forcément prêt. Etrange, la version + est déjà sortie sur PS4 et XboxOne. Vient alors Electronic Arts, dont le représentant annonce FIFA Switch avec la tête du mec qui s’est trompé de soirée. Malgré ses commentaires bienveillant à l’égard de la console de Nintendo, Ubisoft n’est pas présent mais il a cependant quelques vieux machins à porter sur Switch : Rayman Legends (vous vous souvenez, cette exclusivité WiiU), Just Dance et Steep. Il n’y a clairement aucun engagement de la part des éditeurs sur Switch, et même quelque part beaucoup moins que sur WiiU à l’époque. Souvenez-vous, la console avait Call of Duty Black Ops II et Assassin’s Creed III en même temps que ses concurrentes! Là, la Switch reçoit des rééditions de jeux éculés et des portages dont la qualité ne sera pas forcément à la hauteur de l’original PS4. C’est désastreux, la console va se faire démolir façon puzzle dans les pays occidentaux.

Toujours a-t-on le chiffre de plus de 80 titres en développement, la promesse d’un Tales of pour la Switch… Oui, il y a tout ça. Crysis 3, Ghost Recon Online ou Alien Colonial Marines devaient aussi sortir sur WiiU. De tels titres ont vu leur développement stoppé net dès qu’il fut évident que les intérêts public ne correspondait pas. Au moins cette fois, Ubisoft ne s’avance pas à annoncer Ghost Recon Wildlands sur Switch : l’expérience démontre qu’il n’a aucune chance de succès sur une telle machine, si toutefois il pouvait tourner dessus. Il faut également poser le problème d’une console qui arrive en milieu de génération. Ce n’est jamais arrivé, comment peuvent réagir les éditeurs qui ont d’ores et déjà des bases installées de dizaines de millions de machine et dont le business tourne à plein régime? En quoi devraient-ils faire des efforts, voire produire des exclusivités pour une machine qui a zéro base installée, significativement moins puissante et dont le public a montré son imperméabilité? Sur le plan financier, c’est complètement suicidaire.

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L’autre problème de la Nintendo Switch est la machine elle-même. Le monde ouvert (encore que cela reste à voir) moche et aliasé de Super Mario Odyssey fait peine à voir à côté d’un Watchdogs. Les caractéristiques techniques précises de la machine n’ont toujours pas été rendues publiques à cette heure. Probablement sont-elles aussi mauvaises que dans la fuite de Digital Foundry. Il est maintenant tout à fait probable que les jeux les plus ambitieux soient tout simplement impossible à programmer sur Switch : oubliez les Battlefield, les Read Dead Redemption et Mass Effect Andromeda. Le share button existe, mais on nous dit déjà que certains jeux bloquerait les captures d’écrans. Il suffit de se rappeler Pokemon Sun&Moon pour se rendre compte qu’on ne peut avoir aucune confiance en Nintendo sur ce point. Nintendo France précise en outre que les jeux ne seront «généralement» pas zonés. Cela veut dire que certains jeux seront zonés, ce qui veut dire qu’en fin de compte, le region-free n’existe pas et n’est qu’un artifice de communication. Le plus stupéfiant reste l’absence de tout système de trophées : comment le joueur moderne peut-il accepter le refus d’une telle avancée?

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Mais le fait est que Nintendo vise peut-être déjà un autre public. La majeure partie de la conférence de ce matin se focalisait sur l’innovation apportée par le Switch : le jeu sans écran. Concrètement, les joueurs Switch vont pouvoir se confronter directement dans des party games ou l’écran n’est pas forcément obligatoire. Ping-pong, pierre-feuille-caillou-ciseaux, boxe… la Switch vise davantage les communautés locales que le joueur solo. On pourra aussi se poser et jouer à Splatoon 2 jusqu’à huit. En d’autres termes, Nintendo sollicite à nouveau les casual gamers pour contourner l’obstacle Sony. L’avenir dira si ce public est réceptif, et s’il est encore assez important pour faire la différence. Nintendo croit encore au jeu ou au concept providentiel, mais rien n’indique que cela existe encore. Sauf exception, ce sont les ludothèques qui font vendre les consoles.

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Reste Microsoft, dont la plus brillante décision cette semaine a été l’annulation de son exclusivité la plus remarquée. A partir de là, il est clair qu’on ne sent plus beaucoup d’envie de la part de l’américain qui cite Sea of Thieves et Halo Wars 2 en remplacement. Au mieux, le constructeur fait figure de brave Poulidor toujours en selle malgré les coups durs.

Les miracles existent, mais il va en falloir un gros après la conférence de ce matin qui est le plus extraordinaire aveu de faiblesse qui soit. Sony a maintenant plus de 50 exclusivités sans compter les jeux occidentaux ultra-vendeurs qu’on ne verra jamais sur Switch. La firme a réussi à prendre des parts de marché tout en construisant une relation gagnant-gagnant avec les éditeurs tiers. Chose que ne sait plus faire Nintendo, d’où l’isolement, puis l’impasse. Le concept hybride est vraiment intéressant, Xenoblade 2 est très alléchant mais la console ne peut pas faire grand chose sans une ludothèque digne de ce nom, et Nintendo apparaît sans réel allié. En l’état, elle semble condamnée à tourner en rond dans un public de fans et de casual gamers qui ne seraient pas encore passés à Super Mario Run. Le seul enjeu maintenant pour le Big N est de savoir s’il pourra conserver son «big» très longtemps ou s’il devient un éditeur lambda loin, très loin d’un leader considérablement plus hégémonique qu’à l’époque de la PS2.

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3 réponses à “Sony, la suprématie totale

  1. Avec les promotions, j’ai acheté la Switch et Zelda. Ce n’était pas prévu car comme votre article le démontre les perspectives ne sont guère réjouissantes, mais l’occasion était trop belle.

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