Au Japon, la Nintendomination de façade

Noire et Blanc

Au lycée, mon professeur de physique me disait toujours que pour avoir une mesure juste, il fallait le plus de points possible. C’est scientifique. Or j’observe que les journalistes de tous bords, quand vient le mercredi, se bornent à afficher le top 10 des ventes de jeux au Japon, alors que la source publie des tops 20 ou 30. Un top 10 ne représente pas un marché dans sa globalité et on ne peut tirer des conclusions de long terme sur si peu de données. Donc aujourd’hui, nous allons faire beaucoup mieux et nous intéresser au top 100 du magazine Famitsu pour l’année 2014. Notons entre parenthèses que l’illustre Bayonetta 2 ne figure pas dans ce classement et reste 6 fois moins vendu que Bayonetta premier du nom. Je rappelle que Sega n’a pas encore dévoilé l’intégralité de son line-up pour 2015.

Je dis top 100, mais il s’agit d’un top 80. Pourquoi? Parce que nous allons réfléchir en écosystèmes : l’écosystème Sony contre l’écosystème Nintendo. En effet, de plus en plus de jeux sortent au Japon sur plusieurs machines Sony en même temps : c’est un écosystème intégré et il est nécessaire d’en compiler les données si l’on veut approcher la vérité économique. A l’inverse, un seul titre (Smash Bros) est sorti à la fois sur 3DS et WiiU : c’est un écosystème déséquilibré qui profite de la séparation des SKUs dans les classements. Bref, en ajoutant les versions PSVita, PS3 et PS4 et les ventes en dématérialisé lorsqu’il y a lieu, on arrive à ça.

Remarquons que cela ne change en rien le haut du classement, qui reste dominé par les consoles Nintendo qui ont une mainmise totale sur les big sellers : les 40 jeux les plus vendus sur 3DS/WiiU, qui comptabilisent plus de 22 millions de ventes, écrasent sans mal les 8 millions de titres écoulés sur l’écosystème d’en face. En dessous, le classement est largement modifié puisque Hatsune Miku Project Diva F 2nd passe par exemple de la 44e à la 24e place, GTAV gagnant lui carrément 40 places avec ses 3 versions! On observe en outre que ces 80 lignes sont réparties quasiment moitié-moitié entre les deux constructeurs, ce qui veut dire qu’en dehors des grosses licences Nintendo, de Yôkai Watch et de Monster Hunter, la partie est loin d’être jouée.

Supprimons maintenant tout ce qui ressemble de prêt où de loin à un jeu first party. Le chiffre de software vendu est toujours à l’avantage à la 3DS (les lignes WiiU disparaissent puisqu’aucun éditeur tiers n’y a trouvé le succès). Au printemps dernier, j’avais fait un petit calcul d’écart-type pour analyser les performances des éditeurs tiers au Japon. C’est maintenant l’occasion de le faire sur des données complètes. L’écart-type calcule la dispersion autour de la moyenne : sur 2014, il est onze fois supérieure sur 3DS, dénotant une grande hétérogénéité du comportement des consommateurs. En effet, les ¾ de ces ventes dépendent essentiellement de Yôkai Watch et Monster Hunter : sans ces deux licences, le nombre de jeux vendus n’est plus que la moitié de celui de l’écosystème Playstation, et la moyenne s’effondre. L’espérance de gain pour un éditeur tiers est donc très inférieure sur 3DS, d’autant plus que les jeux Playstation ont un meilleur ratio dématérialisé et sont vendus jusqu’à 50% plus chers. En plus, les consoles Playstation représentent une base installée inférieure aux consoles Nintendo : PSVita, PS3 et PS4 totalisent environ 15 millions de machines aux Japon au jour d’aujourd’hui, contre plus de 20 millions pour WiiU et 3DS. L’attach rate des consoles de Sony étant plus élévé, les tiers ont tout intérêt à soutenir la PSVita et la PS4 pour activer le levier de croissance qu’elles représentent.

Tout cela risque bien de mener à une désertification avancée de l’écosystème Nintendo, qui a d’ailleurs déjà commencé : on relève à cette date 40 jeux éditeurs tiers à venir sur PS4 au Japon, 53 sur PSVita et seulement 18 sur 3DS, la WiiU n’ayant elle que le F2P Project Treasure de Namco. Kotaku a d’ailleurs récemment remarqué cette prédominance de la PSVita. Par ailleurs, Capcom et Level-5 n’affichent qu’un soutien de facade à Nintendo en dépit de leurs immenses succès sur 3DS : le premier prive la WiiU et la 3DS des licences Resident Evil, Devil May Cry et Street Fighter et on sait que Level-5 travaille sur un projet majeur pour la PS4. La problématique maintenant pour la 3DS est d’éviter de finir comme la Wii, c’est-à-dire une console forte de ses rentes (Yôkai Watch, les licences Nintendo, Monster Hunter) mais dont l’intérêt vidéoludique s’effondre avec le tarissement de la variété indispensable au contentement du public, pendant que le “ménage à trois” PS3/PS4/PSV ne cesse de s’enrichir.

2 réponses à “Au Japon, la Nintendomination de façade

  1. Vraiment très intéressant comme analyse et je dois dire que depuis début 2014, l’éco-système de Sony ne cesse d’évoluer et de s’améliorer. Nintendo prends des mesures bien trop maladroites avec notamment la sortie de la New 3DS qui risque renverser les ventes sur sa sœur la 3DS cette année.

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