Les développeurs japonais sont-ils à la rue?

Millia u

Je suis un farouche opposant au discours “le jeu vidéo japonais est mort”. Je considère que ce genre de raccourci démontre au mieux la suffisance et la médiocrité intellectuelle. Cela dit, il ne sort pas de nulle part non plus, et il y a un moment où il faut regarder la réalité en face et ne pas se tromper sur les diagnostics. De plus en plus de signes vont dans la même direction : le Japon a-t-il vraiment jeté l’éponge dans la course folle de l’industrie vidéo-ludique d’aujourd’hui?

L’une des connotations de cette question est pécunière : les Japonais ont-ils les moyens de leur ambition? Et là, force de constater que l’année financière a été bonne au pays du Soleil Levant. Comme le résume bien GameCharts.fr, les actionnaires nippons se frottent les mains en ce début d’année 2014. La branche médias de NamcoBandai est en forte croissance depuis 3 ans, Sega fait des bénéfices malgré d’importantes reprises d’actifs différés, SquareEnix revient dans le vert, Gung Ho explose les plafonds, TecmoKoei a commandé le champagne, au même titre que Falcom et NIS dont les profits ont été multipliés respectivement par 2 et par 4, pendant que Capcom surfe tranquillement sur Monster Hunter. Seul Konami fait la grimace, mais pas autant que EA, Activision ou Ubisoft dont le résultat a fondu comme neige au soleil. Forts de leur croissance, les japonais peuvent donc se lancer sans mal dans des projets à grande échelle et défrayer la chronique. Mais il n’en fut rien…

Fin 2013, une rumeur insistante prédisait l’arrivée imminente de la saga Tales of sur PS4. Ces propos étant du producteur Hideo Baba lui-même, je me disais alors que l’heure était venue. Quelle ne fut pas ma (mauvaise) suprise quand Tales of Zestiria fut annoncé sur… PS3! Cette anecdote s’inscrit dans un paysage où les éditeurs sont rentrés à fond dans la next-gen dès le début avec des titres aussi formidables que Battlefield 4 ou WatchDogs, où les versions PS4 et XboxOne se vendent déjà considérablement plus que les versions old gen, et où la deuxième vague va faire très très mal avec Destiny, The Division et The Witcher 3 pour ne citer qu’eux. Face à cela, les projets majeurs made in japan se comptent sur les doigts d’une main : FFXV, Kingdom Hearts 3 et Metal Gear Solid V viennent à l’esprit. The Evil Within est également un bon candidat, Alien Isolation pourra éventuellement créer la surprise. Hormis SquareEnix et Konami, on ne peut pas dire que le Japon déborde d’activité next-gen.

Namco Bandai, pourtant considéré par la presse économique comme le plus puissant éditeur du pays, a récemment avoué que The Idolm@ster PS4 était encore au statut de planche à dessin. On a complètement perdu de vue Deep Down de Capcom, qui du reste semble décevoir un peu plus à chaque fois qu’il ressurgit. TecmoKoei n’en a cure et multiplie les portages PS4 de la série Musô pour arrondir ses fins de mois et attend paresseusement, dans l’assistanat le plus total, les généreux subsides de Nintendo dans le cadre des collaborations Hyrule Warriors et Fatal Frame V. Platinum Games vit carrément aux crochets de la firme de Kyoto, et ne bouge pas le petit doigt pour ceux qui hier encore vibraient sur Metal Gear Rising ou Vanquish. Acquire adapte Akiba’s Trip 2 sur PS4 avec un lifting graphique à peine perceptible. Natural Doctrine de Kadokawa s’est désintégré en vol. Pire, Lily Bergamo est devenu Let It Die! Assez ironiquement, c’est Compile Heart qui sortira le premier JRPG exclusif à la PS4 : même s’il a davantage l’allure d’un jeu PS3, *ω* Quintet représente une prise de risque aussi louable que singulière, surtout que le modeste développeur prépare Hyperdimension Neptune VII également sur PS4 et rien d’autre.

Pour les contrôleurs de gestion japonais, la PS3, la PSVita et la 3DS sont des environnements sûrs. Sega a officialisé Shining Resonance il y a peu, Tecmo Koei sortira Atelier Shallie cet été et les projets PSVita ne cessent de fleurir ici et là. Pour peu qu’ils respectent un certain cahier des charges, le noyau dur de fans répond toujours présent. C’est quelque part le problème : les éditeurs ont du mal a quitter la sécurité de leur fanbase, d’autant plus qu’elle s’internationalise rapidement. Notez que cela n’a rien à voir avec la qualité générale des titres : même dépassés techniquement, ils n’auront rien à envier à leurs concurrents occidentaux en matière de design, de gameplay ou d’émotionel. Seulement, le court-termisme n’est pas bon : la PS4 décroche de manière inquiétante dans son propre pays, et depuis début 2014 la marché en général a perdu 30%. La PS4 a besoin d’être soutenue, la PS3 et la PSVita ne compenseront l’essor raté d’une nouvelle génération.

Si je ne doute pas que les développeurs japonais seront au rendez-vous de la qualité et de l’innovation, ils ont pour l’instant raté celui de l’ambition. En dehors des figures de proue, on ne sent plus l’envie de donner la hype, la vraie, celle qui fait les gros titres et qui dépasse la cible marketing. Ce n’est en rien “la fin du jeu vidéo japonais” mais un manque de vision qui est dommage et dommageable. Le TGS arrive et on saura si l’Archipel a vraiment hissé le drapeau blanc.

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